Interview de Patrick Gaïa, Professeur de Droit public
Qu'est-ce
que la Charte des Droit Fondamentaux de l'Union Européenne ?
C'est un projet ancien, qui vient d'être adopté au Conseil Européen
de Nice. C'est une idée qui remonte aux années 70 et selon laquelle
il fallait doter l'Union Européenne d'un texte de référence
qui lui soit propre pour permettre aux juges communautaires, à la Cour
de Justice et aux juges nationaux d'avoir des normes de référence
en matière de protection des droits fondamentaux.
C'est le Parlement européen et la Commission qui ont lancé l'idée
dès 1977-79, mais elle a mis du temps à se concrétiser
parce que la jurisprudence de la Cour de Justice a évolué entre
temps et elle a pris comme base de référence la Convention Européenne
des Droits de l'Homme. On a pensé alors qu'il était inutile jusqu'à
une époque très récente de faire un texte spécifique
à l'Union Européenne.En réalité, ces arguments n'ont
pas résisté parce que la référence à la Convention
Européenne des Droits de l'Homme par la Cour de Justice reste tout de
même assez floue, la Cour ne prenant pas toujours en considération
le texte de 1950 ni la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits
de l'Homme ; surtout, le catalogue des droits fondamentaux, tel qu'il est consacré
par l'oeuvre jurisprudentielle de la Cour de Justice, reste incomplet et disséminé
dans de très nombreux arrêts. Il faut, pour que le justiciable
sache quels droits sont garantis et comment sont garantis ses droits, aller
piocher dans les textes du Droit communautaire originaire et dérivé
et dans la jurisprudence de la Cour de Justice.
Avec la Charte des Droits fondamentaux, on a voulu accroître la lisibilité
et renforcer l'accessibilité des droits fondamentaux des citoyens européens.
N'y
a-t-il pas un certain recul par rapport aux droits acquis par certains pays
? Peut-on parler de "plus petit dénominateur commun" ?
La difficulté est double : il est évident que la Charte qui vient
d'être adoptée accuse un certain retard chronologique par rapport
à l'évolution des protections constitutionnelles qui existent
en Allemagne, en Italie et dans d'autres États.
Les États de l'Union Européenne ont déjà, pour la
plupart, une longue tradition de protection des droits fondamentaux.
La Charte arrive peut-être un peu en prenant le train en marche.En outre,
la Charte est la manifestation d'un consensus, c'est un plus petit dénominateur
commun ; la preuve en est qu'on a beaucoup discuté sur un certain nombre
de droits, notamment économiques et sociaux, sur lesquels des États
n'étaient pas d'accord. Par conséquent on a un texte qui s'efforce
conformément à tous les textes internationaux de parvenir à
un consensus, et qui dit consensus dit évidemment rétrécissement
de la base des droits et beaucoup moins de force dans l'énoncé
des différents droits garantis. Cependant, on ne peut pas savoir comment
cela va se passer.
Ce qui est clair, c'est que d'un autre côté la Charte s'efforce
de rattraper en quelque sorte ce handicap par une référence explicite
à la Convention Européenne des Droits de l'Homme, en indiquant
de surcroît que la protection des droits fondamentaux dans le cadre de
la Charte ne pourra jamais être inférieur au standard qui existe
dans le cadre de la Convention Européenne des Droits de l'Homme. Il y
a une clause de stand-still qui garantit que, par une sorte de verrou, on n'ira
pas en dessous d'un certain niveau de protection tel que déterminé
par la Convention Européenne des Droits de l'Homme.
Enfin les rédacteurs ont eu la volonté d'être assez modernes
dans la proclamation des droits. Ils ont ajouté des nouveaux droits comme
par exemple l'interdiction du clônage reproductif d'êtres humains
en application du principe de la dignité humaine. La Charte prend en
considération l'évolution des techniques biomédicales et
du droit de la communication. Mais par rapport aux droits sociaux, elle reste
en retrait par rapport aux dispositions constitutionnelles.
En définitive le handicap majeur de cette Charte, c'est son absence de
force contraignante puisqu'on a refusé de l'intégrer dans les
traités.
Peut-on
considérer que la Charte serait un tremplin pour une future Constitution
européenne ?
Non car si la proclamation de droits fondamentaux et l'aménagement d'une
Constitution européenne sont liés, une Constitution ce n'est pas
que les droits fondamentaux : c'est un projet beaucoup plus vaste. Pour qu'une
Constitution soit adoptée, il faudrait un processus constituant spécifique
qui réponde à ce qu'on est en droit d'attendre pour l'élaboration
et l'adoption d'un projet de cette nature, c'est à dire l'implication,
la prise en considération de la volonté d'un peuple européen.
Or, actuellement, on ne peut pas considérer que les conditions pour qu'un
acte constituant soit élaboré et adopté par un peuple européen
soient réunies.
Si
on considère que les droits de l'homme ont une portée universaliste,
n'est-il pas paradoxal de n'appliquer la Charte qu'aux futurs citoyens européens
et pas aux étrangers qui y résident ?
La question est d'importance. Les droits fondamentaux tendent à l'universalisme,
mais ils ne sont pas universels.
Dans le cadre communautaire, il est clair qu'il existe déjà des
droits fondamentaux qui dépassent le cercle des ressortissants communautaires,
comme le principe de libre-circulation des personnes ou les droits sociaux des
travailleurs communautaires. Par ailleurs, dans la cadre des protections constitutionnelles
existantes, les étrangers sont titulaires de droits fondamentaux. En
France, même les étrangers en situation irrégulière
sont titulaires d'un certain nombre de droits fondamentaux incompressibles comme
les droits de la défense, le droit au recours, la liberté individuelle,
etc.
Dans l'application concrète de la Charte, même si celle-ci réserve
ces stipulations aux ressortissants communautaires, je ne vois pas comment on
pourra éviter une extension de ces droits à des non-nationaux,
au moins un certain nombre de ces droits qui constituent le noyau dur des droits
fondamentaux ; que l'on songe par exemple aux garanties liées au respect
de la dignité humaine.
Enfin, je ne vois pas comment la Charte pourrait éviter cette extension
dans la mesure où déjà dans le cadre de la Convention Européenne
des Droits de l'Homme, il existe justement des possibilités d'application
de droits garantis par la Cour Européenne des Droits de l'Homme aux non-nationaux.
Quelles
seront les relations entre la Convention et la Charte ?
C'est la question la plus complexe. On ne sait pas encore comment cela va se
passer. La Charte va créer un nouveau catalogue écrit des droits
fondamentaux, propre à l'Union Européenne, donc un catalogue supplémentaire
avec les difficultés corrélatives : à quel catalogue se
référer pour traiter la situation d'un individu devant une juridiction
nationale ?
La tentative qui est sous-jacente à la Charte est de dire qu'on crée
un catalogue propre à l'Union Européenne, qui va s'insérer
dans ce qui existe déjà et va harmonieusement se combiner avec
la Convention Européenne des Droits de l'Homme. La preuve, ce sont les
références aux standards minimums de la Convention. La plupart
des droits qui sont dans la Charte sont en réalité une duplication
des droits qui sont dans la Convention de Rome de 1950. On pense pouvoir ainsi
éviter les contradictions de jurisprudence. En réalité,
à chaque catalogue de droits fondamentaux correspond un juge, qui est
indépendant par rapport aux autres. Il y a une tentative d'évitement
des risques de conflit par duplication des droits, par référence
à d'autres catalogues, mais cela risque d'échouer sur l'écueil
de l'indépendance des juges. La Cour de Luxembourg va appliquer la Charte
comme elle l'entend, indépendamment de savoir ce que pense la Cour Européenne
des Droits de l'Homme s'agissant pourtant d'un même droit. Pourquoi ce
qu'elle fait déjà avec la Convention Européenne des Droits
de l'Homme ne trouverait-elle pas argument à le faire également
alors qu'on lui donne un texte propre qu'elle va pouvoir elle-même interpréter
et appliquer à sa guise ?
Il faut simplement compter sur l'ouverture d'esprit des juges les uns vis-à-vis
des autres, mais ce ne peut être une solution viable à long terme.
Il faudra réfléchir à cette nécessaire articulation
organique et structurelle entre les juridictions du plus haut niveau, constitutionnelles
et européennes. Tant qu'on n'aura pas créé structurellement
et institutionnellement un dialogue des juges, avec par exemple des procédures
de questions préjudicielles réciproques, chaque système
fonctionnera non pas en vase totalement clos, mais sera largement indépendant
des autres avec les risques de conflit et de difficultés qui en résultent.
Avez-vous
un message à faire passer aux étudiants ?
En tant que jeune Professeur de cette faculté, qui a étudié
à Aix mais également à Paris, et qui l'a comparée
avec d'autres facultés, je crois que les étudiants ont une chance
à saisir dans un environnement qui est très favorable pour les
études. Il ne tient qu'à eux de faire en sorte de conduire leurs
études avec succès. Ils ont toutes les structures existantes et
surtout un corps enseignant qui est ici vraiment très disponible et très
compétent.